Ce n'est qu'un au revoiiiiiiiir

Bon.

Mayou a eu son bac.

Mayou a été prise à hypokhâgne.

Mayou s'attend à ne plus avoir de vie sociale, à perdre 15 kilos et à ne se nourrir que de barres à la vitamine cinquante douze et au concentré gigamerde chimique.

Mayou vous dit à dans très longtemps, puisqu'au lieu de s'occuper de son blog, elle étudiera les palais crétois du V ème siècle avant JC.

Mayou vous dit donc au revoir.

Mayou publiera la suite des extraits de son bouquin incessamment sous peu.


Madame,

Nous vous remercions vivement de nous avoir adressé votre manuscrit intitulé Bienvenue à Dingopolis. Nous l'avons lu avec la plus grande attention. Quelques retards ponctuels nous ont empêchés de vous envoyer une réponse dans des délais plus brefs, ce dont nous sommes tout à fait désolés.

Votre texte, s'il n'a finalement pas réussi à convaincre l'ensemble de notre équipe, a été jugé suffisamment séduisant pour susciter plusieurs lectures successives. Nous avons apprécié son cadre inventif : la ville d'Ariopolis, avec toutes ses particularités, compose un univers loufoque et coloré, peuplé de personnages d'une sympathique fantaisie. Votre roman est vivant, possède de la personnalité et une atmosphère joyeusement décalée.

Nous avons toutefois regretté que la narration fasse parfois trop de pauses et de détours en s'attardant sur des points moins intéressants, que l'aspect fantasque soit par moments trop appuyé et que l'intrigue qui se développe dans cet univers particulier ne soit pas, finalement, un peu plus construite et étoffée.

Votre projet, en dépit de ses nombreuses qualités, ne nous a de ce fait malheureusement pas semblé pas correspondre à notre ligne éditoriale et nous ne pensons pas qu'il trouverait la place qui lui convient parmi nos collections.
Nous sommes donc au regret de devoir vous adresser une réponse négative concernant sa publication.

En vous remerciant pour la confiance que vous accordez aux Éditions Gallimard Jeunesse, nous vous prions de croire, Madame, à l'assurance de nos sentiments les meilleurs.

Le comité de lecture

(C) MAYOU

Bienvenue à Dingopolis © | 2008 | Tous droits réservés.
Ce n'est qu'un au revoiiiiiiiir

# Online seit Samstag, 11. Juli, 2009 um 08:18

Geändert am Dienstag, 18. August, 2009 um 09:51

Chapitres 3 & 4

Le Bal de la Courgette










-Tu écoutes quand je te parle, Jenna ? Ça fait au moins trois fois que je te dis que tu dois calculer les dimensions d'un filament d'ampoule ordinaire et non celles d'un tube à néon !
-Hmm, répond d'un air absent l'intéressée, à savoir moi.
Je suis trop occupée à épier Vittorio –qui à cet instant mordille le bout de son crayon d'un air songeur- pour faire attention à quoi que ce soit d'autre. Brad Pitt pourrait faire irruption dans la salle et danser le Moonwalk que je ne m'en apercevrais même pas. Surtout qu'en plus je n'ai toujours pas de nouvelles d'Alban, bien que je lui aie envoyé trois mails. Il faut bien que je me console. Alors que je suis toujours perdue dans ma contemplation, Kamice se met à me secouer.
-Allô, Houston ? s'écrie-t-elle d'une voix suraiguë. On a un problème ! Jenna Wittovska est restée quelque part en orbite sur la planète Vitto.
Comme un seul homme, tous les élèves braquent leur attention sur moi. Je crois que je ne me suis jamais sentie aussi gênée. Surtout que Vittorio me regarde également, le visage inexpressif. Je sens la chaleur me monter au visage. Heureusement que mes lunettes de soleil sont là pour cacher un peu la misère. Je voudrais étriper Kamice sur place, mais je ne sais quelle force invisible m'en empêche.
Soudain, quelqu'un crie « Vitto, toujours aussi tombeur ! » puis tout le monde éclate de rire. Si un dieu quelconque existe, faites qu'il provoque un séisme, que je tombe dans la faille et que je sois recouverte par des kilomètres de terre. S'il vous plaît !
Je ferme les yeux un instant, respire profondément puis les rouvre. Non, je suis toujours à mon pupitre. Malheureusement. Mais plus personne ne fait attention à moi. Ah oui, j'avais oublié de préciser : les profs ne sont jamais là pour nous surveiller. La plupart vont fumer dans la salle des profs, bien que cela soit fort déconseillé pour la santé. Nous sommes donc livrés à nous-mêmes, et ce n'est pas plus mal. Une fois que j'ai repris mes esprits, je me tourne vers Kamice, furibonde.
-Pourquoi t'as fait ça ? j'explose.
Ses yeux toujours étonnés s'ouvrent un peu plus. Suivis d'un haussement d'épaules.
-Mais enfin, Jenna, fait-elle d'un ton qu'est-ce-qui-te-prend-ça-ne-te-ressemble-pas. C'est juste pour rire ! Je vois bien que tu en pinces pour lui, mais je voulais que tu arrêtes de le mater comme une vraie pasmoule.
D'une : je ne supporte pas que l'on me parle avec un ton-qu'est-ce-qui-te-prend-ça-ne-te-ressemble-pas, surtout lorsque l'on ne me connaît seulement depuis cinq jours. De deux : je ne supporte pas que l'on me donne en spectacle. De trois : je ne supporte pas qu'on se fiche de moi. De quatre : je ne supporte pas les entremetteurs. Et ce n'est pas Kamice qui va me faire changer.
-D'une part, je n'en pince pas pour Vittorio, parce que j'ai un petit ami, je te rappelle, d'autre part, même si j'avais besoin de me faire pistonner, ce n'est pas à toi que je m'adresserais !
Je vois son visage se décomposer en quelques secondes, et je regrette presque instantanément mes paroles. J'avoue, j'y ai été un peu fort. Je la crois à la limite de fondre en larmes, mais elle se contente de cracher d'un ton venimeux :
-Bien, si tu le prends comme ça, madame SansHumour. Mais ne te sens pas intouchable juste parce que tu te caches derrière tes stupides lunettes, on lit en toi comme dans un livre ouvert.
Elle quitte sa chaise et va s'asseoir dans le fond de la classe, à côté de Mimilina Spitz, une fille qu'elle déteste depuis la maternelle, m'a-t'elle dit : ça prouve qu'elle m'en veut. Je me sens tout à coup très seule et très vulnérable. Je viens de perdre la seule amie que j'ai réussi à me faire au lycée. Je suis malheureuse comme les pierres, mais j'essaye de me focaliser sur mon travail.
Deux heures que je suis sur cette satanée étude métrique. Je suis quelque peu exaspérée. C'est peut-être parce que je n'ai jamais été une lumière en maths, mais en tout cas, une chose est sûre : sans Kamice, je n'y arrive pas le moins du monde. Tout à coup, une petite boulette de papier atterrit sur ma table. Tiens ! Je l'ouvre délicatement du bout des doigts. Kamice ? Non, l'écriture est plus étriquée, moins soignée. Voilà le message :

« Je m'ennuie toujours à mourir pendant le Bal de la Courgette. Ça te dit de venir ? Manoir Glauque, 13 rue Pierre-Pierre, après-demain, vingt heures. Tenue correcte exigée. »

Je relève la tête et cherche l'expéditeur du regard. Fanny Guergrog me scrute derrière ses lunettes à triple foyer. À deux tables d'elle, Vittorio me regarde d'un air plein d'espoir. J'articule silencieusement « C'est toi ? » il fait oui de la tête. Ouf, j'ai échappé à Fanny Guergrog. Eh, mais attendez un peu. Vittorio vient de m'adresser la parole ? Et il me propose un rendez-vous ? Waouh ! Fébrile, je griffonne un « oui » baveux, hop, ni vu ni connu, je relance la boulette. J'aperçois Kamice du coin de l'½il qui louche dans ma direction. Elle regarde voler la boule de papier comme si elle espérait la désintégrer par son simple regard. Ça me donne la chair de poule.

*


Je déteste faire ça, vraiment. D'ailleurs, là, tout de suite, je me hais. Jadis, j'aurais préféré qu'on m'implante des sangsues incandescentes entre les doigts de pied, mais là, je n'ai pas le choix. Voilà : je vais demander conseil à Arnia. Et vous savez pourquoi ? Parce que le Bal de la Courgette c'est demain et que je ne sais pas du tout comment je dois être habillée. Imaginez que, disons, je déboule en orange -ma couleur favorite- et que dans le grand monde arien cela signifie que l'on déteste le chou. Ce serait l'offense suprême. Et qui sait ce que ces gens sont capables de faire.
Je me trouve par conséquent devant la porte de la chambre d'Arnia, et j'hésite encore. Oh et puis zut. Une fois dans ma vie, je vais mettre ma fierté au placard. Je cogne doucement.
-Entrez ! grommelle une voix.
J'ouvre et je pénètre dans l'antre de la reine de la cosmétique et du superficiel. Immédiatement, des parfums capiteux assaillent mes conduits olfactifs et je n'ai qu'une envie : tourner les talons. Pourtant, il faut que je le fasse. Je referme prudemment la porte derrière moi. En plus, c'est qu'on n'y voit rien, là-dedans (il faut dire que mes lunettes ne m'aident pas beaucoup sur ce coup-là). Non seulement la pièce est plongée dans la pénombre, éclairée par de petites bougies disséminées ici et là, mais il plane une espèce de brouillard surnaturel. Je commence à me demander si Arnia ne se livre pas à une espèce de rituel païen pour supplier les esprits du mannequinat de lui venir en aide. Trêve de plaisanteries. Je ne sais même pas où elle est.
-Je suis à cinq pas trois quarts au nord-nord-est de toi, je dirais, m'indique-t-elle comme si elle avait lu dans mes pensées.
-Ok, j'arrive.
Au pire, quand je shooterai dans un truc mou, je saurai que je l'aurai trouvée. J'avance à pas feutrés. Je vois près d'une commode une forme sombre assise par terre devant une sorte d'encensoir qui diffuse des volutes de fumée, ainsi qu'une lumière ténue. Ladite forme lève des yeux torves vers moi.
-Tu sais que tu me déranges ? lance Arnia avec humeur.
Je fronce les sourcils et pince les lèvres. Je n'aime pas que l'on m'agresse.
-Je suis désolée -je ne le suis pas le moins du monde-, mais j'aimerais te demander un tout petit service.
Elle me dévisage comme si je lui avais craché à la figure.
-Quel genre de service ? s'enquiert-elle, hautaine.
-J'ai besoin de toi pour choisir une tenue... pour le Bal de la Courgette.
Ses yeux s'illuminent et un sourire se peint sur son visage.
-C'est vrai ? Mais comment ça se fait ?
-On m'a invitée...
-Oh ! s'exclame-t-elle. Très bien. Tu as frappé à la bonne porte. Va d'abord ouvrir les volets, je te prie. C'est vraiment que je t'apprécie pour interrompre mon rituel purificateur servant à me débarrasser de toutes les ondes négatives qui résident dans cette hamzali.
J'obtempère et vais ouvrir les volets. Je me tourne ensuite vers ma cousine. Elle s'est relevée et m'observe d'un ½il critique. Elle s'approche de moi et commence à me tourner autour.
-Hmm, le Bal de la Courgette..., marmonne-t-elle d'un air pensif tout en examinant mes jambes. Il te faut quelque chose de... glamour. De candide. Et hmm... oui, c'est ça. De festif. J'ai trouvé ! Je vais voir ce que j'ai dans mon dressing.
Elle cesse de me regarder tel un cuisinier analysant un rumsteak et va s'affairer sur son ordinateur. Je la vois taper « glamour », « candide » et « festif ». J'hallucine. Elle est équipée comme si elle avait autant de fringues que la Reine d'Angleterre, ce qui, après réflexion, est probablement vrai.
-J'ai ce qu'il te faut ! conclut-elle d'un air satisfait, les yeux rivés sur l'écran. Attends-moi une seconde.
Elle quitte précipitamment la pièce, me laissant seule. Dieu seul sait ce qu'elle va me dégoter. Je prie seulement pour que ce ne soit pas un short à franges.
-Je t'ai déniché la perle rare ! s'écrie Arnia, transportée, depuis le pas de la porte. Vise-moi ça !
Festif ? Sans aucun doute. Candide ? On peut voir ça comme ça. Glamour ? Certainement. Ridicule ? Au plus haut point.
-Mais qu'est-ce que c'est que ce truc ?! je m'étrangle en considérant la chose d'un air éc½uré.
Je la vois qui se rembrunit. Elle franchit le pas de la porte et s'engage vers moi à pas furieux, puis se plante devant moi, les poings sur les hanches.
-Mademoiselle Jenna Wittovska, lance-t-elle, le teint viré écarlate, TU porteras cette robe pour le Bal de la Courgette, et TU seras la plus glamour, la plus candide et la plus festive qu'on n'ait jamais vue !
-Il me semble que tu as oublié de dire « la plus grotesque », également, je rétorque d'un ton très calme.
Elle me jette la robe en pleine poire et sort en trombe de sa chambre.
-C'est bien la peine que je me donne du mal pour te faire devenir quelqu'un, Jenna ! hurle-t-elle depuis le couloir. Tu ne resteras toujours qu'une pauvre bleur !
Encore un mot inconnu. Je m'en fiche. De toute façon, ma cousine n'est qu'une débile profonde. Je prends la robe et malgré tout et file dans ma chambre. Je vais l'essayer, quand même. Qu'est-ce que j'ai à perdre ?

*


Splendide ! C'est le mot juste. Quand on la revêt, cette robe dévoile toute sa beauté. Bleu nuit, d'une étoffe arachnéenne et toute de paillettes nimbée, elle n'a pas de bretelles (ce qui me pose bien des problèmes, vu que niveau poitrine on ne peut pas dire que je sois Pamela Anderson), et touche le sol. Elle est fendue jusqu'à mi-cuisse, ce qui offre une vue panoramique sur mes jambes d'albâtre. Une large ceinture ornée d'une drôle de pierre rose translucide me serre la taille. Mais ce qui fait la magnificence de cette robe, ce sont les deux voiles accrochés dans le dos qui retombent tels deux ailes d'ange. Glamour ? Carrément. Candide ? À 100 %. Festive ? On peut le dire, oui. Ridicule ? Négatif.
Je me reluque sous tous les angles possibles et imaginables et j'apprécie ce que je vois. D'autant plus qu'une petite voix dans ma tête n'arrête pas de me répéter comme un leitmotiv : « Vittorio va te voir comme ça, Vittorio va te voir comme ça... » Je glousse d'un air stupide. Je suis stupide. J'ai un petit ami génial et pourtant je m'amourache d'un type que je ne connais même pas. Les adolescentes, de nos jours...

*


À table, Arnia n'est pas là. Dommage, j'aurais aimé la remercier. Je me renseigne auprès de Faustine sur la raison de son absence.
-Elle passe un entretien très important, m'explique-t-elle, la bouche pleine de choux de Bruxelles.
-Les entretiens la plupart du temps n'ont pas lieu un samedi soir à vingt et une heures...
Elle hausse un sourcil puis esquisse un faible sourire.
-Tu as encore beaucoup à apprendre sur les m½urs ariennes...
-Ça, je ne te le fais pas dire, je bougonne.
-Tiens, puisque tu as terminé de manger, tu peux aller chercher le courrier ?
-Il n'y a pas de boîte à lettres. Ni ici ni nulle part en ville.
Encore une chose qui dénote l'inconformité d'Ariopolis. Mais vu que nous savons déjà qu'Ariopolis = asile géant, inutile d'épiloguer là-dessus.
Tante Faustine m'observe avec l'air de quelqu'un qui n'a rien pigé à ce que vous venez de lui dire.
-Boîte-à-lettres ? articule-t-elle lentement. Ah oui ! C'est ce que vous avez, vous, les Autres, mais nous, les Ariens, avons un système postal beaucoup plus sophistiqué. Va donc dans la cuisine, il y a une porte au fond. Entre dans la pièce et tu comprendras.
Je m'acquitte de ma tâche tout en marmonnant des paroles inintelligibles dans lesquelles une personne extérieure pourrait déceler des lambeaux de phrases tels que « besoin maladif de différence » ou « bizarrerie qui commence à me pomper l'air ».
J'arrive dans la cuisine et prends la direction de la fameuse porte. J'entre. Ce que j'avais toujours pris pour un cagibi est en fait une petite salle vide dans laquelle trône en son centre une sorte de tuyau d'aspiration émergeant du plafond. Je m'approche de l'étrange machine. Elle est nue, hormis deux énormes boutons, un rouge et un vert, qui se trouvent sur le dessus. Ils sont tous les deux étiquetés, le rouge ENVOI, le vert RÉCEPTION. J'en déduis qu'il faut appuyer sur le vert pour avoir son courrier. Je m'exécute. Un énorme bing bang badaboum retentit dans le conduit et une petite boîte noire de la taille d'un poing échoue sur le sol avant de rebondir. Je me baisse pour la ramasser et soulève le petit couvercle. Une voix s'élève et cela me fait sursauter :

« Chère Madame Faustine Azari, votre facture d'électricité en ce mois d'août s'élève à 78, 51 euros. Cette somme est réglable par Audilettre avant le 15 septembre de cette année. Mes salutations distinguées, Monsieur Willem Quilfur, directeur général de la compagnie d'électricité d'Ariopolis ».

C'est relativement ingénieux. Apparemment, on envoie les courriers sous forme de bandes sonores, identiques à celle qui se tapit au fond de la petite boîte noire, qui s'activent à chaque fois qu'on ouvre les coffrets. Une question me vient soudain à l'esprit : les personnes sourdes, elles font comment ?
Je regagne la salle à manger. Faustine me gratifie d'un petit sourire supérieur.
-Alors, tu as trouvé l'Audisalle ? Bien. Ah, j'ai du courrier. Tu l'as ouvert ?
Je hoche la tête et lui tends l'objet. À mon instar, elle soulève le couvercle, écoute l'annonce de sa facture et laisse échapper un soupir.
-Ici comme ailleurs, la vie est chère... dit-elle.
Soudain, j'ai comme une illumination.
-Au fait, Faustine, comment tu fais pour vivre correctement ? Tu ne travailles pas.
Elle détourne les yeux et se met à rougir violemment.
-Je... euh... touche les allocations, Jenna, bafouille-t-elle en se tortillant sur sa chaise. J'y arrive comme je peux, enfin tu vois.
Non, je ne vois pas du tout, mais je m'abstiens de tout commentaire. Pourquoi est-elle aussi mal à l'aise ? Cache-t-elle quelque chose ? Vend-elle de la drogue pour arrondir ses fins de mois ? Je remonte dans ma chambre ce soir-là sans avoir obtenu la réponse à ce curieux mystère.

*


Jenna, garde ton calme. Il a beau être dix-neuf heures quinze, la fête commence dans une heure alors que tu n'es pas habillée et que tu ne sais pas du tout où se situe le Manoir Glauque, ce n'est pas grave. Le self-control, tu connais ? Aaaaaahhhhh ! Je suis actuellement en train de devenir folle. Pourquoi faut-il que je sois atteinte de la retardite chronique ?
Bon. Je me vêtis de ma robe, enfile des escarpins noirs, attache mes cheveux en queue de cheval et revêts mes lunettes. Je ne me maquille pas. À quoi bon mettre en valeur mes yeux puisque je les dissimule ? Quant à mes lèvres, elles sont assez pulpeuses sans que j'aie besoin de mettre du gloss ou du rouge à lèvres. C'est bien un de mes seuls attributs. MAIS POURQUOI EST-CE QUE JE PARLE DE MAQUILLAGE ALORS QUE JE SUIS HYPER EN RETARD ?!
Je sors de la maison en trébuchant. Il fait encore jour, quelques nuages rosés moutonnent dans l'azur mais le soleil répond encore présent. Je ne sais où je dois aller. Je prends la décision de gagner l'Avenue Mayor I. J'aviserai là-bas.
Je déboule dans le grand boulevard, qui est animé à toute heure de la journée et de la nuit. Des réverbères émettent une douce lumière rosâtre tandis que la nuit tombe. Les lettres du Palazzo étincellent, entourées par les milliers de lumières de la ville qui se reflètent dans le building. On pourrait presque croire à une étoile jaillissant du sol. Les fraises et les ananas géants sont éclairés par des projecteurs. Cela a quelque chose de magique.
Je traverse l'allée des roller-men et me retrouve face à la trottiroute. Alors que je cherche désespérément une personne susceptible d'aller au Manoir Glauque, une charrette brinquebalante tirée par deux cerfs s'arrête devant moi et un vieux bonhomme édenté me dit :
-Vous cherchez un taxi, mam'selle ?

*


Ok, ce n'est peut-être pas un moyen de locomotion digne de transporter une invitée du Bal de la Courgette, mais la charrette a au moins trois avantages : on peut y admirer le paysage à loisir ; on profite du plein air en toute saison ; et si on vomit, on a beaucoup moins de chance de baptiser la banquette qu'en voiture –on préférera le pavé de la route, par exemple.
Actuellement, je me trouve dans le quartier des Choux-Très-Chou, le district huppé d'Ariopolis (d'après le chauffeur). Nous circulons dans une large rue jalonnée de grandes hamzali ceintes par d'énormes jardins envahis de palmiers et bougainvilliers explosant de couleurs. L'eau des piscines monstrueusement grandes éclairent d'un faible éclat fluorescent les salons de jardin où des gens très chics prennent l'apéritif dans l'air vespéral. On distingue difficilement le ciel qui se pare d'étoiles car ce coin de la ville est recouvert par une sorte de coque transparente aux reflets irisés. Je suis émerveillée. Il circule par ici quantité de calèches et de carrosses, tous nappés de joyaux, d'or et d'argent. Cet excès de faste donnerait presque la nausée. Suis-je dans un rêve ? Je comprends les ariens, maintenant. Malgré l'étrangeté de certaines coutumes, cette ville a quelque chose de féérique. Je commence presque à l'aimer.
-Le Manoir Glauque se trouve deux rues plus loin, m'apprend le chauffeur fossile.
J'espère bien ! Il est dix-neuf heures cinquante. Mon c½ur bat la chamade, et pas parce que je vais rencontrer tout le gratin d'Ariopolis. Dans ma tête, comme imprimée sur ma rétine, l'image de Vittorio qui m'accueille, le sourire aux lèvres... je secoue si violemment la tête que mes lunettes sont près de faire un vol plané par dessus bord.
Nous embouquons dans un grand boulevard pavé de pierres blanches comme neige. Des panneaux publicitaires clignotants comme on pourrait en trouver à Las Vegas s'alignent sur le bas-côté. Au bout de la rue, surélevé sur une colline par rapport au restant des autres maisons, se profile le bâtiment le plus insolite que j'ai jamais vu. De loin, on a l'impression d'avoir affaire à un arbre noueux, de près... c'est pire. La charrette se gare devant le portail en fer forgé dans un ultime soubresaut. Je saute diligemment et atterris sur le sol avec l'agilité d'un mammouth handicapé. Je m'approche du vieux :
-Je vous dois combien ? je l'interroge.
Ses yeux prennent la forme de deux soucoupes. Je commence à avoir marre que l'on me prenne pour une demeurée, mais je crois que je finirai par m'y faire, avec le temps.
-Bah rien, mam'selle ! répond-il d'une voix éraillée. Vous ne saviez pas que les transports par cervidés étaient gratuits ?
-Euh, non, je bredouille. Et pourqu...nan, laissez tomber. Au revoir.
Il fait demi-tour après m'avoir adressé un signe de la tête. Je fais à présent face au Manoir Glauque. Je suis fébrile et terriblement nerveuse. Je suis censée faire quoi : appeler un majordome ? Rentrer directement ? Je tourne la poignée du portillon. Celui-ci n'est pas verrouillé. Je rentre à l'intérieur de la propriété et m'engage sur une allée caillouteuse. D'ici, on ne voit pas signe de vie dans le manoir, et cela m'inquiète. En outre, cette baraque me fiche la trouille : contrairement aux autres habitations du quartier des Choux-Très-Chou, celle-ci n'a rien de luxueux ni de rutilant.
Après avoir parcouru le chemin tortueux semé de cailloux, on accède à la maison. C'est une construction toute tarabiscotée, flanquée de deux tourelles montant vers le ciel telles deux doigts crochus. Une verrière est adossée à l'aile ouest de la bâtisse. Le jardin se compose de bouleaux et de saules, bien qu'il n'y ait pas de point d'eau à proximité. Mais la plus grande partie de la verdure de cet endroit ne pousse pas sur le sol, comme on pourrait s'y attendre, mais sur le toit. D'ailleurs, je me demande si ce n'est pas la verdure qui est le toit. De là, je vois des rosiers, des jonquilles et un énorme chêne. La façade de la maison est d'un gris terne, mais avivée par endroits de grandes taches rouge vif. Du sang. On croirait du sang. Ce manoir porte bien son nom, bon Dieu !
J'ai l'impression d'avoir de la ouate dans les jambes et mon estomac fait des cabrioles, pendant que je crapahute dans ce paysage lugubre. J'inspecte le jardin du regard pour y déceler une quelconque forme de vie humaine. J'atteins le perron de l'édifice. Un heurtoir en forme de chou (tiens donc !) habille la grande porte à double battant. Je frappe deux coups secs. Dans un premier temps, je crains m'être trompée d'adresse, puisque personne ne vient me répondre, puis j'entends des pas gagner l'entrée. Je crois que je vais tomber sur un maître d'hôtel, mais ce n'est autre que Vittorio qui m'ouvre la porte. Mon c½ur fait un bond dans ma poitrine. Il est habillé d'un smoking noir tout simple qui lui va très bien. En me voyant, son visage s'éclaire.
-Jenna ! s'exclame-t-il tout en me regardant de la tête aux pieds. Tu as pu venir ! Entre !
Il fait volte face et disparaît dans la maison. Je lui emboîte le pas. Ce manoir ressemble à n'importe quel manoir, et j'en suis presque déçue : hall dallé de marbre, lustre en larmes de cristal, grand escalier central recouvert d'un tapis rouge, portraits d'ancêtres impénétrables. Cet endroit donne juste envie de se creuser un trou au cimetière tellement c'est sinistre.
Vittorio m'emmène dans une sorte d'office ou de salle d'attente, qui pourrait tout de même contenir la maison de Faustine. Il m'installe à une petite table et s'assoit en face de moi tandis qu'il me questionne :
-Comment se fait-il que tu arrives à cette heure-ci ?
Je tombe des nues. Il n'est que vingt heures deux. C'est bien la première fois que je suis à peu près à l'heure et voilà qu'on me le reproche !
-Je suis tant en retard que ça ?
Il m'observe un instant de ses yeux creux et cernés sans rien dire. Je n'avais jamais remarqué à quel point son regard est triste et mélancolique. Quels secrets ce garçon renferme-t-il ? Je le découvrirai, parole de scout.
-Tu es plutôt en avance, je dirais, finit-il par dire avec un sourire appuyé. Mais il est vrai que tu n'es pas une de ces personnalités d'Ariopolis qui arrivent toujours avec une heure de retard. En fait, tu es la première à arriver. Le couple Sagbar arrivera sans doute en dernier, histoire de faire sensation.
Il me déblatère cela d'un ton monotone, comme quelqu'un que tout et tout le monde lasse. Étrange.
-Oui, enfin, la deuxième, vu que c'est toi le premier, je réponds.
Je perçois un léger flottement dans son regard, peut-être de la décontenance, mais il me répond d'un ton assuré :
-Oui, évidemment.
-Tu n'es pas avec tes parents ?
-Tu n'es pas avec les tiens ?
Je garde le silence. De toute évidence, c'est un sujet qu'il ne souhaite pas aborder. Cette distance et cette froideur ne me mettent guère à l'aise dans cette maison austère et silencieuse. Je ne reconnais pas le Vittorio que je vois en classe ; il semble détester le manoir. Peut-être a-t-il eu des mauvais souvenirs lors de précédents Bals de la Courgette. Ce qui me turlupine, c'est la raison pour laquelle Vittorio est invité. Ses parents doivent être des gens très importants, mais je crois que je n'aurai pas l'occasion de le savoir.
-Le maître de maison a l'air peu sociable, je commente pour changer de sujet.
Il éclate d'un petit rire sans joie.
-Ça, je ne te le fais pas dire ! D'ailleurs, tu ne le verras peut-être pas de la soirée.
Cette révélation me laisse perplexe. Je décide de changer de sujet.
-C'est si ennuyeux que ça, le Bal ? Je veux dire, pourtant ça doit être cool de rencontrer des stars.
Il lâche un soupir désespéré.
-Au début, c'était marrant, mais tu sais, ce sont toujours les mêmes qui sont invités au Bal, hormis cette année Perry et Carienne Sagbar, et toi, aussi. Au fait, ta robe est vraiment jolie.
Je sens un picotement à la base du cou. Non, non, non ! Eh bien si. Je suis en train de devenir écarlate, je le sens.
-Merci, je parviens tout de même à articuler. Ton costume n'est pas mal non plus.
-Tu veux peut-être voir la salle de réception ? s'enquiert-il avec alacrité.
Je saisirais n'importe quelle occasion pour m'échapper de cette pièce confinée, quitte à nager déguisée en steak dans une piscine pleine de requins.
Nous traversons le hall, pour gagner une gigantesque salle. Je suis soufflée. On a aménagé une sorte de jardin à l'intérieur de la bâtisse. Nous marchons sur un tapis d'herbe et des arbres grimpent haut, très haut. Des légumes, qui sont bien évidemment des courgettes, pendent du plafond et ont été creusées, pour accueillir des petites bougies, même si la plus grande partie de la lumière est émise par des ampoules ordinaires. Et il y a une rivière (le fameux point d'eau qui alimente les saules et les bouleaux). Elle coule dans le centre de la pièce et se glisse sous un mur qui donne sur l'arrière de la maison. Grâce à cet aménagement, il fait délicieusement frais en cette soirée d'été. Elle est enjambée par un petit pont de bois. Sur un des côtés, des instruments inconnus sont posés sur une scène imposante. Les musiciens effectuent les derniers réglages. Des serveurs tenant des plateaux garnis de nourriture sont affublés d'un costume de courgette. Je trouve cela plutôt insolite, si vous voulez mon avis.
-Ils ne font pas les choses à moitié, je murmure.
-C'est parce que les organisateurs souhaitent attirer le plus de personnalités possible, ajoute Vitto. Lors de cette soirée, bien souvent, des accords et des contrats sont signés, et on arrive toujours à en tirer parti. Tiens, il est vingt-heures quinze. Les premiers ne vont pas tarder à arriver, si mon timing est bon.
À peine a-t-il fini sa phrase que les grandes portes de l'entrée s'ouvrent dans un bruit sourd comme par enchantement pour laisser entrer d'abord une robe timide, puis deux, puis un flot confus de tenues mirifiques, de costumes froissés et de brushings impeccables. Comme un seul homme, des dizaines et des dizaines d'invités affluent vers la salle de réception en jacassant bruyamment. Ils connaissent le chemin. Je me retrouve bousculée de tous les côtés, ballotée en tous sens par la masse de bourgeois. Vittorio disparaît de mon champ de vision en un clin d'½il, assailli de toute part par une bande d'adolescentes mièvres et pouffantes. Les gens, de toutes origines et de toutes sortes, parlent tous en même temps et se jettent comme des charognards sur les plateaux des pauvres serveurs-courgettes. Je ne les trouve pas très bien élevés, pour des gens de la haute société, mais je ne suis pas là pour juger. Après s'être restaurés, les invités se divisent en petits groupes pour discuter, colporter et jaser, formant des trouées par lesquelles j'espère voir Vitto. Personne ne fait attention à moi, et c'est très bien. Je cherche Vitto du regard. Je me demande ce que penserait Alban de mon attitude. Il s'en fiche probablement, il doit être en train de se pavaner aux bras de cette garce d'Américaine. Bon. Je parcours du regard la salle noire de monde. Tout le monde se concerte avec des airs conspirateurs et surexcités. J'emprunte le pont et passe près d'une bande de vieilles bonnes femmes toutes ridées empestant le parfum.
-Bien sûr que ouuii, Mel, cette toque en lemming te va à raviiir ! fait une blonde décolorée à une de ses collègues d'une voix mielleuse. C'est très tendaaance !
Qui pourrait être assez givré pour porter une toque en peau de lemming ? Je plains ces pauvres bestioles. Ça m'étonnerait qu'elles aient eu envie de finir leur vie sur la tête de cette vieille sorcière. Je m'arrêterais bien pour leur dire mon opinion sur la question, mais j'aperçois enfin Vittorio, qui à mon grand étonnement, est en pleine conversation avec...Kamice ? Elle a un look aussi loufoque que d'ordinaire. Fidèle à ses mèches mauves, elle a troqué son short à franges pour une longue robe vert bouteille ponctuée de sceptres, et ses chaussures ne portent plus l'inscription « La philosophie ukulélé » mais « Ver de terre lubrique ». Dieu seul sait ce que ça signifie.
Je me précipite vers eux aussi vite que me le permettent mes escarpins. Évidemment, je manque de me prendre les pieds dans mes ailes d'ange et de m'étaler de tout mon long sur un sénateur ou je ne sais quoi. Je laisse échapper un soupir. Ma maladresse ne me quittera jamais. Je surviens devant Kamice et Vitto qui ne prennent pas en compte ma présence.
-Les caméras ne sont pas autorisées pour cette soirée, annonce Vitto d'un ton impérieux.
-Comment ça, pas autorisées ? vocifère Kamice en agitant les bras en tous sens. Tu te moques du monde ? Et le camion d'Ario TV garé dehors, c'est quoi ? Un marchand de glaces ?
Malgré cette pluie de protestations, Vittorio garde son flegme coutumier.
-Ils ont reçu un mandat spécial et ils auront le droit de filmer quelques séquences de la soirée. Ce qui n'est pas ton cas, n'est-ce pas, Kamice ? Tu as le don de t'octroyer le droit de certaines choses, alors que tu n'as pas lieu de le faire, pas vrai ?
Kamice lui lance un regard assassin mais garde le silence. Soudain, ils semblent remarquer que je suis là à suivre leur conversation et me considèrent d'un air « tu ne devrais pas être occupée ailleurs ? ».
-Tiens, Jenna, déclare Kamice d'un ton qui n'a rien de naturel. Ca va ? Eh bien, je vois que ma petite intervention en classe ne t'a pas été si néfaste : tu t'es retrouvée invitée dans la fiesta la plus swiz d'Ariopolis. Enfin, je t'en veux pas.
Elle se tourne vers Vittorio et pointe vers lui un index menaçant.
-Tu ne m'empêcheras pas d'obtenir ce que je veux, Tinelli. N'oublie pas qui je suis.
Sur ces paroles plus que théâtrales, elle se fond dans la foule, son caméscope à la main. Vitto plante son regard dans le mien. Un frisson me parcourt de la tête aux pieds.
-Kamice aime bien sortir ce genre de trucs, dit-il comme pour s'excuser. Bon, si on allait danser ? Le couple Sagbar ne devrait pas tarder.
Qu...quoi ? Moi, danser ? Il veut rire ? Rien que d'entendre les mots « rythme » ou « tempo » me donne des boutons. J'aurais pu répondre ça, sauf qu'étant donné que je n'ai aucune volonté en ce qui concerne la gent masculine, j'ai dit :
-Ça me ferait très plaisir.
Et me voilà au milieu de la piste, sur les talons de Vittorio qui m'a pris par la main, en train de chercher de la place parmi les effluves de laque et de poudre provenant des duos virevoltants. Nous nous arrêtons. Il m'adresse un regard que je ne saurais décrire, se met face à moi et colle son corps contre le mien, puis il exécute une sorte de valse chaloupée que je ne connais pas. Je tente de l'imiter, d'abord gauchement puis avec une adresse inattendue. La seule chose qui compte, en ce moment, c'est qu'on ne se quitte pas des yeux.
Je n'aurais jamais pensé que c'était simple à ce point. C'est assez aisé de le suivre (si l'on met à part le fait que je lui aie marché trois fois sur les pieds, bien sûr). La musique est à la fois triste et entraînante. On croirait entendre le chant d'une baleine, mêlé à toutes sortes d'instruments. C'est unique et tout simplement merveilleux, à l'image de cette danse avec Vitto. Je sais que ce que je viens de dire paraît juste immonde tellement c'est gnangnan, mais je me sens si bien que j'oublie que ma mère dérive quelque part en Papouasie tandis que mon père batifole avec une poupée de l'Est, ce qui est un grand pas, croyez-moi.
Tout à coup, tout le monde s'arrête de danser. La musique cesse. Le silence fait place aux conversations animées. C'est comme si le temps se figeait ; chacun retient son souffle.
Les battants de la double-porte de l'entrée se séparent dans un grincement plaintif sur le couple le plus en vue d'Ariopolis : Carienne et Perry Sagbar. Il semble émaner d'eux des ondes de prestance et de royauté qui nous irradient littéralement. Vous savez, lorsque vous rencontrez pour la première fois le mannequin américain qui a lié d'amitié avec votre petit copain, vous vous sentez complètement écrasée. Eh bien, c'est la sensation qui m'habite en ce moment.
Perry Sagbar a revêtu le même costume sombre que sur la photo dans le journal ; le même air revêche, aussi. Il est éclipsé par la grandeur et la classe de sa femme ; celle-ci porte une robe qu'on pourrait confondre avec un aquarium tropical. Je ne sais par quelle technologie les créateurs de ce vêtement ont réussi à obtenir ce résultat, mais c'est épatant. On voit des poissons se mouvoir tout le long de la toilette, certains se terrant dans des éponges chatoyantes, d'autres arborant leurs couleurs vives. Carienne exhibe une coiffure compliquée composée de tresses et de boucles rousses tombant sur son visage poupin et racé, avivé par deux yeux intelligents.
La foule est en retrait, sauf un petit homme replet qui s'avance vers le couple. Il porte une écharpe mais je n'arrive pas à lire ce qu'on y a inscrit.
-Monsieur Sagbar, pile de jarres ! s'exclame-t-il d'un ton jovial (il se précipite serrer la main à Perry qui le fixe comme s'il avait affaire à une limace baveuse). Madame Sagbar, lumière de phare ! (il fait un baisemain à Carienne qui le gratifie d'un sourire affecté). Nous sommes tellement heureux de vous accueillir, note de lyre !
Madame Sagbar effectue une rapide révérence, sans perdre son sourire commercial.
-Mayor Helmut Sadelbreck, commence-t-elle d'un ton solennel, c'est un honneur pour nous d'être ici présents ce soir au Bal de la Courgette.
Cet homme est donc le Mayor de la ville ? Je ne sais pas pourquoi, mais je l'avais plutôt visualisé en baba-cool un peu trop porté sur les champignons hallucinogènes.
Ensuite, chacun des membres des équipes du courgettes-ball, incroyablement musclés et beaux comme des Apollons, se présentent devant le Mayor et les Sagbar, et effectuent un rite très étrange : ils se vernissent les ongles avec une sorte d'onguent verdâtre, ce que je suppose être de l'extrait de courgettes. J'en obtiens la confirmation par Vittorio :
-C'est une tradition qui remonte à la création du courgettes-ball, me chuchote-t-il. Chacun des joueurs se vernit les ongles avec cette purée de courgettes, en signe de chance. Ensuite, les présidents du Bal les imitent, pour conclure le rituel.
En effet, après que les différentes équipes soient passées se faire peinturlurer les ongles, Perry et Carienne prennent chacun un pinceau et clouent le rite. Monsieur Sagbar s'en met plein les doigts alors que Carienne réussit une parfaite manucure. Je trouve cela complètement absurde mais n'en souffle mot.
-Que la Grande Vasque du courgettes-ball commence ! claironne Carienne d'un ton enjoué. Bonne soirée à tous et que les meilleurs gagnent !
Après le Rite du Vernissage, comme ils appellent ça, la foule se disperse, les conversations reprennent et la musique résonne à nouveau dans toute la salle. Je m'assois sur une banquette moelleuse avec Vittorio et nous discutons de la pluie et du beau temps. Pas de trace de Kamice.
Soudain, comme apparue de nulle part, Carienne Sagbar se retrouve plantée devant nous.
-Bonsoir, Signor Tinelli, déclare-t-elle d'une voix claire. Agréable soirée, n'est-ce pas ? Dommage que nous ne soyons pas vus au Rite. Cela dit, vous aviez peut-être mieux à faire, comme tenir compagnie à cette charmante demoiselle.
Elle se tourne vers moi. J'ai du mal à me détacher de sa robe poiscailleuse et je suis obligée de me tordre le cou pour la regarder dans les yeux. Je lève tout de même la tête vers elle. Elle hausse les sourcils et semble perdre tous ses moyens. Je ne comprends pas la raison de cette attitude : suis-je si affreuse que ça ?
-Bonsoir, madame Sagbar, je dis par politesse.
-Hum... bonsoir, miss, répond-elle, encore déconcertée.
Puis elle fait volte-face et s'évanouit dans la masse de convives. Je reste interdite.
-Je peux savoir pourquoi les gens de cette ville me cachent autant de choses ? je lance d'un air courroucé.
-C'est peut-être parce que toi, tu en caches, répond Vitto en me retirant mes lunettes de soleil.






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Disparitions et interrogations










C'était...magique. Même si j'ai fait la plus grosse erreur de ma vie. Je suis la créature la plus pathétique que la terre ait jamais portée. Vous savez pourquoi ? Je vais vous faire un petit flash-back :
« Puis elle fait volte-face et s'évanouit dans la masse de convives. Je reste interdite.
-Je peux savoir pourquoi les gens de cette ville me cachent autant de choses ? je lance d'un air courroucé.
-C'est peut-être parce que toi, tu en caches, répond Vitto en me retirant mes lunettes de soleil.
Par réflexe, je baisse la tête pour qu'il ne voie pas mes yeux. Il relève mon menton d'un coup sec. Il esquisse un petit sourire.
-Tu as les plus beaux yeux que j'ai jamais vus..., chuchote-t-il d'une voix douce. »
Et c'est LÀ que tout a capoté.
« Il se penche pour m'embrasser. Je le repousse violemment et me lève de la banquette comme si j'avais reçu une décharge électrique. Je traverse la salle en courant, gagne le hall puis me glisse dans le jardin. Je n'ai pas écouté Vittorio qui me priait de revenir. Une pluie d'étoiles dorées tombent du ciel en coque par quelque procédé magique et jonchent le sol en un tapis lumineux... »
Et voilà. Je ne sais pas ce qui m'a pris. La réaction d'Alban, la culpabilité, et la peur, aussi... Mais ce n'est pas ça le pire. Le pire, c'est ça :

« De : Alban
Sujet : ...
Jenna. Ça fait trop longtemps que tu es loin de moi. Et comme on dit, loin des yeux, loin du c½ur. Je pensais que Molly serait juste une petite amourette, mais je suis tombé fou amoureux d'elle et je compte aller m'installer avec elle aux États-Unis... je suis désolé, Jenna. Cela dit, la vie continue. Tu trouveras d'autres garçons comme moi sur ton chemin. Voilà. Au revoir.
P.S.: il s'avère que la femme sur le yacht aux Maldives n'était pas ta mère mais une milliardaire péruvienne. Encore désolé. »

Et voilà. Il me l'a envoyé hier soir, à 21 h 32. Ma vie est misérable. Je suis misérable. Mais ce n'est pas le moment de m'apitoyer sur mon sort, n'est-ce pas ? Je pourrais employer mon temps à des choses plus utiles, comme aller sauver les bébés phoques en Islande. Dans tous les cas, je pourrais retenir trois leçons de cette satanée histoire :
1) Ne jamais laisser son petit ami partir seul en vacances ;
2) Rayer de la surface de la terre toutes les filles portant le nom de Molly ;
3) Penser à racheter du papier toilette à motifs d'éléphants. Ah non, ça c'est la liste de courses de Faustine !
Bon, au moins, je suis fixée. J'en connais une qui me dirait « Tu vois, j'avais raison, Jenna, ce type n'est qu'un salaud, tout comme ton salaud de père, et tout comme tous ces salauds de mecs ! » (Dixit ma mère).
J'essaie de faire le vide dans ma tête et je lis l'article du journal que je tiens entre les mains :

« LE COURGETTES-BALL A L'HONNEUR :

La soirée du Bal de la Courgette, qui s'est déroulée dimanche soir, a été un succès, d'après Snake Zéro, notre indic. Pas moins de deux cents personnalités se sont déplacées pour l'occasion, telles que Harold Shmutzmann, Vennia Artaz ou Gugul Brandt. Les équipes du courgettes-ball ont ainsi pu se rencontrer et faire connaissance, avant de s'affronter à partir de mercredi sur la pelouse du stade El Mayor, situé en périphérie de la ville. Les supporters sont impatients de suivre les matches qui promettent d'être riches en surprises ! Par ailleurs, comme chacun sait, tous les lundis seront fériés jusqu'à la fin du tournoi, dans un mois. De quoi ravir les écoliers ainsi que les travailleurs acharnés. Le Mayor tient à ce que chaque arien garde en lui l'esprit sportif tout en ayant la volonté de travailler en équipe. Ce qui illustre bien la devise de notre ville : Entraide, différence et tolérance.
Les Sagbar ont parfaitement assuré leur rôle de présidents du Bal. Leur cote de popularité aurait grimpé en flèche, d'après l'Institut Arien de Notorité des Personnalités. Il faut dire qu'ils ont toujours été très conviés dans les soirées mondaines, ne serait-ce que grâce à l'immense charisme dont Carienne Sagbar fait preuve.
Continuons sur une note un peu moins joyeuse avec la démission hier soir de Jordan-Franck Kolven, dit J.F.K., de l'institut des sciences et des technologies d'Ariopolis. Cet homme âgé de trente-sept ans est un véritable génie, à qui l'on doit le système Audipostal et la coque météoprotectrice recouvrant le quartier des Choux-Très-Chou, entre autres choses. Il s'apprêtait à monter en grade et à devenir le nouveau directeur de l'institut, mais il a préféré laisser sa place à une autre étoile montante de la science, Gordon Qenzner. JFK voudrait mettre sa carrière de côté pour un peu de calme. L'endroit qu'il a choisi pour passer son congé sabbatique est encore inconnu, mais nous pensons qu'il s'agit de la Maison Joli-C½ur, que nous avons déjà mentionnée lors des retraits soudains de la scène people de Pipol Zerzum et de Fidii Hollow. Reste à savoir quel lien existe entre ces différentes personnes... »

Je referme le journal, plus que songeuse. Alors comme ça, Snake Zéro était à la fête ? Je serais curieuse de voir à quoi il ressemble. Il doit être sacrément doué pour arriver à passer totalement inaperçu. Je parcours des yeux les lignes de l'article. Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai l'impression qu'il se trame quelque chose à propos de ces stars et de la Maison Joli-C½ur. Quelque chose de secret et de très louche, juste sous notre nez, à tous. Mais quoi ?
On est lundi matin et je n'ai pas cours, puisque les quatre prochains lundis seront fériés à cause de la Grande Vasque du courgettes-ball. J'ai été réveillée par une bande d'énergumènes qui chantaient l'hymne de leur équipe juste sous ma fenêtre. Je leur ai fait comprendre mon point de vue en leur balançant ce que j'ai eu sous la main, à savoir la lampe que j'avais fracassé le jour de la rentrée. Après avoir entendu un cri de douleur, je me suis tranquillement levée, satisfaite, pour aller déjeuner. Arnia était encore absente. Faustine m'a dit qu'elle avait trouvé un emploi à l'autre bout de la ville et qu'elle ne rentrerait que deux ou trois jours dans la semaine à présent. Ensuite, je suis remontée dans ma chambre et me voilà ici en train de buller.

*


J'ai passé le restant de la journée à essayer de comprendre le fonctionnement de l'Audisalle, rien qu'histoire d'oblitérer de ma mémoire les souvenirs de la veille. En fait, Faustine range les petits coffrets dans une boîte dans la cuisine. Ils comportent un petit micro et un bouton d'enregistrement. On appuie sur le bouton et on dit ce qu'on a à dire. Ensuite, on place la boîte dans l'espèce de conduit de ventilation, on indique clairement son destinataire et on presse le bouton rouge. C'est directement expédié et c'est aussi simple que ça.

*


Je me dirige vers le lycée. Pour une fois, je ne suis pas en retard. Je guette l'allée des roller-men car j'espère tomber sur Kamice. Après tout, si elle m'a dit qu'elle ne m'en voulait pas, c'est qu'on est redevenues amies, non ? Par contre, je prie pour que Vittorio ait attrapé la rougeole ou même la mononucléose et qu'il ne vienne pas en cours. Je ne veux pas le voir. Je crois que je n'arriverai même pas à le regarder dans les yeux.
Voilà Kamice qui fonce comme un bolide et qui esquive les autres avec un « Tention...! » en les frôlant dangereusement. Elle s'arrête devant moi dans un dérapage spectaculaire.
-Salut, ça va, la pasmoule ? dit-elle d'une voix tonitruante.
-Pauvre bleur, je réplique avec un sourire rayonnant.
On commence à marcher (enfin, à rouler, aussi) tout en discutant :
-Comment as-tu été invitée au Bal ? je demande.
-Hmm, j'ai des relations, répond-elle d'un air énigmatique. Et toi, alors ?
-C'est Vittorio qui m'a proposé de venir.
Elle fronce le nez avec un air plein de mépris.
-Saint Vitto ! peste-t-elle avec animosité. Tous les pontes de la ville le respectent juste parce que ses parents sont pleins aux as et qu'ils possèdent cette baraque, le Manoir Glauque.
Je la regarde avec des yeux ronds.
-Qu'est-ce que tu dis ? Tu veux dire que les parents de Vitto sont les organisateurs du Bal ?
Elle me jette un regard moqueur.
-Quel esprit de déduction ! Tu as vu juste...mais c'est en théorie seulement. Ouais, car ses vieux, personne les a jamais vus. Ils se sont envolés Dieu sait où pour ouvrir une entreprise de ferme-braguettes automatiques. Ils laissent la maison à Vitto qui doit chaque année se charger de l'organisation du Bal, de la liste des invités... Il vit tout seul à longueur de temps. Il pourrait se bouger, je ne sais pas, moi, faire des fiestas d'enfer, mais non, il préfère la solitude et le silence glacé de son château perché sur sa colline...
Je reste bouche bée. Voilà le mystère qui entoure Vittorio ! Cet air si sombre, c'est parce qu'il a été délaissé par ses parents, -tout comme moi-, et, en conséquence, il a le manoir en horreur. Je le comprends, et j'ai un soudain élan de compassion envers lui. Et dire que je me suis enfuie alors qu'il tentait de m'embrasser ! Je ne suis vraiment qu'une pauvre naze, surtout que j'en mourais d'envie. Enfin, ce qui est fait est fait.
Nous restons sans rien dire pendant un court instant. Je repense à l'article que j'ai lu la veille.
-Qu'est-ce que tu penses de toutes ces « disparitions » de stars ? je fais.
-J'sais pas..., élude-t-elle en me jetant un regard de biais.
-Allez, avoue que c'est bizarre, j'insiste.
-Tu sais ce que je pense ? Je crois que ce ne sont pas de simples vacances. Ces stars ont été enlevées.
Au début, je crois qu'elle veut rire, mais non, elle a l'air on ne peut plus grave. Je l'encourage à poursuivre.
-Ouais, ce n'est pas normal qu'ils se retrouvent tous à cette maison de remise en forme..., continue-t-elle. Il y a anguille sous roche.
Je n'étais donc pas la seule à me poser des questions sur le sujet ! Peut-être un complot ou un truc du genre est en train de s'ourdir. Cette idée me galvanise et je n'ai qu'une envie : en savoir plus.
Avant d'entrer en classe, je me fais apostropher par Vitto. J'essaie de me fondre dans la masse d'élèves mais il m'agrippe le bras ; impossible d'échapper à mon destin. Il m'observe attentivement.
-Pourquoi tu t'es sauvée ? s'enquiert-il.
Je lui jette un regard d'animal acculé.
- Je... je ne sais pas, je bégaie. J'ai paniqué.
Qu'est-ce qu'il a à me cramponner comme ça ? Cette situation est extrêmement déplaisante.
-Pourquoi tu as eu peur ? ajoute-t-il, dubitatif.
C'est un hydrocéphale refoulé, ou quoi ?
-Ben, tu sais, tu t'es approché de moi, alors voilà...
Comme réponse intelligente, j'ai connu mieux. Son visage déformé par l'incompréhension s'illumine soudain.
-Ah, tu as cru que j'allais t'embrasser ?!
-Euh, ben... oui.
Et voilà que je passe encore pour une idiote ! Les gens comme moi ont leur place dans un musée, pas dans une société active. Il laisse échapper un rire presque douloureux.
-Non, je voulais te dire quelque chose à propos de Carienne Sagbar... explique-t-il. Au sujet de sa robe. En fait, ce sont des nano-projecteurs implantés dans les fibres du tissu qui projettent ces images de la faune marine. Je voulais te le murmurer à l'oreille, car elle n'aurait pas apprécié que son secret soit révélé.
Encore deux énigmes résolues ! N'empêche, avouons-le, j'atteins le summum du ridicule à m'embarquer dans ces histoires à l'eau-de-rose.

*


Le restant de la journée s'est déroulé normalement, hormis le fait que Kamice et moi avons passé l'heure de Métrie à ricaner comme des tordues et que nous avons récolté chacune deux heures de retenue (la prof venait de terminer sa cigarette et était revenue en classe, histoire d'avoir bonne conscience). Ça fait du bien d'avoir des amis. Arnia n'est toujours pas là. Les repas avec Faustine sont bien silencieux. Je me console en envoyant des e-mails à Juliette pour lui narrer ce qu'il se passe ici. Je n'ai même pas pris la peine de répondre à Alban.

*


Le lendemain, Kamice n'est pas là. Je ne m'inquiète pas. Elle ne doit pas être le genre de personnes qui se soucient beaucoup de leur réussite scolaire. Je passe donc la journée avec Vittorio, ce qui n'est pas plus mal. Le premier match du courgettes-ball s'est déroulé au stade El Mayor. Je n'ai toujours pas assimilé les règles de ce jeu, mais je sais que ce sont les Épis Verts qui ont remporté la victoire.
Kamice n'est pas venue de toute la semaine. On est samedi. Qu'est-ce qu'elle trafique ? Peut-être est-elle malade... ou bien elle a des problèmes familiaux. Qui sait ? De toutes les manières, je ne peux pas la contacter. J'ai faim. Je décide d'aller me chercher un truc à grignoter dans la cuisine. Faustine fait des mots croisés sur la table en formica. Sérieusement, je n'ai jamais vu quelqu'un qui ait une vie aussi monotone. Pourtant, quand on vit à Ariopolis, il y a toujours des choses à faire ; aller boycotter au Palazzo contre la distribution du chou dans les cantines, par exemple.

*


Je fouille dans les placards à la recherche d'un paquet de chips ou de toute autre substance gorgée de graisses saturées, quand j'entends un bing bang badaboum qui provient de l'Audisalle.
-Il y a du courrier, annonce Faustine sans lever les yeux de son magazine.
On ne peut pas dire que les paroles de Faustine -quand elle daigne ouvrir la bouche-, brillent pour leur pertinence. Enfin, trêve de médisance.
Je pénètre dans l'Audisalle. Une Audilettre gît sur le sol. Je la ramasse et l'ouvre :

« Jenna ? C'est Kamice. Viens vite me retrouver dans dix minutes devant la Grande Mostzalam. J'ai quelque chose d'important à te dire ».

Le ton d'urgence qu'elle a employé m'intrigue. De quoi peut-il s'agir ? Va-t-elle me révéler les raisons de ses absences répétées ?
J'enfile une veste et sors dans la rue. Je cours à moitié. Je regrette de ne pas posséder de vélo ou de trottinette, car j'irais au moins deux fois plus vite.
J'embouque dans la petite ruelle qui mène à l'avenue Mayor I. Je cherche Kamice du regard sur la grande place, mais celle-ci est noire de monde, et même quelqu'un d'aussi reconnaissable que Kamice reste invisible.
Je longe la trottiroute et gagne la place. J'arrive à la porte de la Grande Mostzalam. Pas de Kamice en vue. Qu'est-ce que c'est que ce délire ? M'aurait-elle fait faux bond ?
Après avoir patienté près d'un quart d'heure, je réfléchis puis prends la décision d'aller faire un tour dans la Mostzalam. Je pousse la lourde porte peinte de symboles inconnus et pénètre dans le lieu saint.
Cela ressemble à n'importe quelle église traditionnelle, si ce n'est qu'au lieu de trouver des fresques de la scène religieuse, les murs offrent aux visiteurs de magnifiques peintures colorées représentant des forêts enchantées abritant des créatures ailées et rieuses, des animaux mythiques et des champs verdoyants.
D'épais piliers de pierre sculptés de nymphes et de fées aux ailes repliées jalonnent une allée centrale dallée de marbre. Le plafond, à une hauteur vertigineuse, se compose de voûtes en ogive et d'autres éléments de pierre en forme de spirales et de vagues. Il n'y a pas de vitraux ; ce sont juste de grandes baies vitrées qui déversent à l'intérieur du bâtiment un océan de soleil.
Des bancs en bois sont alignés de part et d'autre de la nef avec une rigueur de mathématicien. Quelques fidèles y sont installés et psalmodient des prières à voix basse. Au fond on peut voir un autel d'or massif nanti de quatre pieds en forme de pattes griffues. Et, -il fallait s'y attendre-, un emblème en forme de chou a été ajouté à cette véritable ½uvre d'art.
Il règne à l'intérieur de la Mostzalam un silence respectueux que je trouve oppressant. Je ne me sens jamais très bien dans ce genre d'endroit. J'aperçois à l'autre bout de la nef un homme vêtu d'une longue robe rouge cousue par endroits de sceptres. J'imagine qu'il travaille ici. Je vais lui demander s'il n'a pas aperçu Kamice. Chacun de mes pas rebondit en écho sur les murs dans un vacarme assourdissant. J'ai droit à quelques coups d'½il agacés. Je hèle le religieux à voix basse. Il vient à ma rencontre.
-Qu'y a-t-il, miss ? demande-t-il d'une voix grave.
-Vous n'auriez pas vu une fille avec, hum... des cheveux mauves et un short à franges ?
Le clerc fronce les sourcils.
-Vous parlez de Kamice Moonsize ?
-Tout juste.
-Kamice est ma nièce. Que lui voulez-vous ?
Tiens donc ? Kamice aurait de la famille chez les moines. En voilà une information intéressante.
-Elle m'a donné rendez-vous ici il y a environ vingt minutes.
-Elle fait beaucoup d'allées-et-venues dans cet endroit, me dit l'homme. Cela dit, je ne l'ai pas vue depuis au moins une semaine. Je suis désolé.
Il s'apprête à partir mais je l'arrête :
-Je peux vous poser une dernière question ?
-Allez-y.
-Qu'est-ce que ça signifie, ces sceptres sur votre robe ?
L'oncle de Kamice me considère comme si j'étais un parasite particulièrement dérangeant. Je n'inspire décidément pas la sympathie de mes homologues ariens.
-Ce ne sont pas des sceptres, petite ignorante, réplique-t-il d'un ton venimeux, mais des tringles à rideaux. Ceci est le symbole de mon appartenance à la religion commune d'Ariopolis : le féérisme. Religion qui intègre et rejette à la fois toutes les autres religions. Mais je ne vais pas vous encombrer avec des leçons de théologie, vous n'êtes sans doute pas assez spirituelle pour cela.
-Je vous en collerais, moi, de la spiritualité... je marmonne, vexée.
-Je vous demande pardon ?
-Non, je disais : c'est vrai qu'il fait super beau, en cette journée d'été.
-Je préfère ça. Et je vous signalerai que porter des lunettes de soleil dans un établissement religieux est relativement déplacé.
-Cela ne vous a pas effleuré l'esprit que je puisse souffrir d'hypersensibilité à la lumière ? je rétorque, en bonne menteuse.
Après avoir lâché un « Hmm ! » hautain, le clerc s'en retourne vaquer à ses occupations.
Je quitte la Grande Mostzalam. Cela ne m'a pas avancé à grand-chose : je ne sais toujours pas où est Kamice. J'ai appris néanmoins que le logo d'appartenance à la religion d'Ariopolis, -le féérisme-, est une tringle à rideaux. Voilà qui va changer le monde.

J'ai regagné la maison de Faustine. J'ai trouvé la solution concernant mes interrogations au sujet de mon amie aux cheveux mauves : je vais lui envoyer une Audilettre. Voilà l'annonce que je fais, de la voix la plus claire possible :

« Salut Kamice, c'est Jenna. Je suis allée à ton rendez-vous, et tu n'étais pas là. Tu n'es pas venue non plus à l'école cette semaine. Tu vas peut-être me traiter de pasmoule, à m'inquiéter comme ça, mais... je ne sais pas. J'ai comme un mauvais pressentiment. Alors, si tu pouvais me rassurer en me donnant un signe de vie ? Ce serait cool, - enfin, swiz, je veux dire. Au fait, j'ai fait la connaissance de ton oncle. Pas très commode, si je peux me permettre. A plus tard. »

Je monte dans ma chambre et décide de consulter mes e-mails. J'en ai deux. Le premier vient de Juliette :

« De : Juju
Sujet : C'est nul sans toi !
Tu me manques trop... les cours, les heures de colle, la vie, c'est nul sans toi ! Tout paraît morne et sans intérêt. Quand est-ce que tu rentres ? Ta mère a dû voir au moins les trois quarts de la planète, à l'heure qu'il est, tu ne crois pas ? Même ma nouvelle conquête, Charles-Henri, ne suffit pas à me consoler. Il est bourré de fric, ok, il va faire une carrière dans la médecine, ok, il m'a offert un ballon de rugby en pierres précieuses, ok, mais sinon, il n'est d'AUCUN intérêt. Ma mère a encore mis mon père dehors et Rasta, notre nouveau chien, s'est collé les mâchoires avec du chewing-gum au caramel. Ce qui nous est revenu à plus de 200 euros de frais vétérinaires. Comme tu le constates, les news ne sont pas extra. J'espère que ça va mieux de ton côté ! Allez, bisous. »

« De : Jen
Sujet : Chez moi c'est pas mieux !
Coucou ! Je vais mettre un terme à tes craintes : de mon côté non plus c'est pas la joie. Alban m'a quittée pour une gravure de mode californienne et le garçon que j'ai en vue en ce moment est un jeune milliardaire dépressif. Des stars disparaissent mystérieusement, ici. Heureusement que ça se passe pas comme ça chez nous, hein ? Qu'est-ce qu'on ferait sans Ricky Martin ou Orlando Bloom ? On n'aurait plus aucune raison de vivre. Enfin bref. Sinon, la copine que je me suis faite ici ne me donne plus de nouvelles. Ma cousine non plus. Tout ça pour dire que c'est la fête, les oiseaux chantent, tout va bien dans le meilleur des mondes. J'espère bientôt revenir à la maison. À plus ! »

J'ouvre le deuxième e-mail. Surprise ! Mon c½ur s'arrête de battre. Il est écrit par... mon père !

« De : Papa
Sujet : /
Jenna, ma chérie, sache que même si je vous ai quittées, maman et toi, cela ne veut pas dire que je ne t'aime plus. Tu es ma poupinette en sucre, tu le sais bien. J'ai emménagé avec Zaritovksnia dans un appart à Paris. Elle ne parle pas très bien français mais je suis sûre que tu la trouveras gentille. Tout ça pour te dire que je t'aime très très très fort.
Ton papa »

Ce courriel me donne les larmes aux yeux et je sens un sanglot me serrer la gorge. Je ne sais pas très bien pourquoi j'ai envie de pleurer. Je suis partagée entre le ressentiment que j'ai pour lui de nous avoir abandonnées, ma mère et moi, et le soulagement d'avoir la certitude qu'il pense à moi quand même. Je renifle bruyamment et éteins mon ordinateur. Je ne vais pas répondre tout de suite, j'ai d'autres soucis en tête.

*


Le mardi, Kamice est ENCORE absente. Cette fois-ci, je commence réellement à me faire du sang d'encre. J'ai d'ailleurs rongé l'ongle de mon pouce gauche. Et si elle avait été enlevée, à l'image de Fidii Hollow, Pipol Zerzum et JFK ? Je tressaille à cette pensée. On est en CCEEL et on calcule le nombre de kilomètres de bobines de film nécessaires pour faire un long-métrage d'une heure et demie. Je suis assise à côté de Vitto et je lui fais part de mes inquiétudes. Il hausse les épaules.
-Elle ne doit pas être bien loin, dit-il d'un ton désinvolte. Sécher les cours a toujours été son activité favorite, avec le fouinage.
-J'ai comme l'impression que vous n'êtes pas très amis, tous les deux, je fais remarquer.
-Je ne vois pas de quoi tu parles, objecte-t-il d'un ton rogue.
-Allez, dis-moi. Qu'est-ce qui s'est passé ?
Il semble tout à coup fasciné par le lacet de sa chaussure droite. Je lui administre une légère tape sur le bras.
-Dis-moi !
-Bon, très bien, je vais te le dire, concède-t-il. Il y a quelques années, Kamice et moi étions très amis (je pousse un cri de surprise). Mais, comme tu dois le savoir, l'amitié fille-garçon ne fonctionne pas très longtemps. Il y en a toujours un qui tombe amoureux de l'autre... je n'aime pas me vanter, mais euh, bon... ça a été Kamice. Sauf que je l'ai repoussée. Elle l'a très mal pris et, pendant un long moment, elle m'en a fait voir de toutes les couleurs. Puis tout s'est calmé mais depuis nous nous détestons cordialement. Voilà.
-On en apprend vraiment tous les jours, je commente, estomaquée.
Kamice est vraiment quelqu'un de très secret, quand on regarde d'un peu plus près. Je n'en reviens pas. Et Vittorio est en réalité un tombeur de ces dames. Cette histoire est à la fois drôle et terriblement triste. Mais je ne suis pas là pour faire le courrier du c½ur, à ce que je sache.

*

En rentrant, le soir, Faustine m'apprend que j'ai reçu une Audilettre. Je bondis sur la petite boîte comme un chat sur une souris. Je vais enfin avoir des nouvelles de Kamice ! Sauf que la voix qui s'élève dans la pièce est plus rauque, plus froide. Ce n'est certainement pas mon amie :

« Bonjour, mademoiselle Jenna Wittovska. Vous avez été sélectionnée lors du Bal de la Courgette parmi de nombreux participants pour séjourner une semaine dans la Maison Joli-C½ur. Ce séjour vous propose divers soins tels que massages, musculation et yoga. Ceci est une occasion unique pour vous ressourcer et vous relaxer. Ce séjour est valable jusqu'à fin septembre, alors dépêchez-vous ! La Maison Joli-C½ur est située dans le quartier des Choux-en-Pot, au 67, rue Olé-Olé. Attention, cette information est confidentielle. Nous vous prierons d'avoir la plus grande discrétion au sujet de l'emplacement de notre établissement. Merci de votre compréhension. Cordialement, Madame Garnaï Narbcese, directrice de la Maison Joli-C½ur. »

-Je dirais que niveau discrétion, c'est râpé, fait observer tante Faustine d'un ton morne. Mais ce n'est pas grave, j'ai autant de mémoire qu'une boîte de raviolis.
Je ne relève pas. Je suis plongée dans mes pensées. Comment se fait-il que j'aie été sélectionnée à un concours auquel je n'ai même pas pris part ? Voilà qui risque de me triturer l'esprit pendant un bon bout de temps. Cela dit, je vais y aller. Je pourrai enfin dissiper le brouillard qui embrume l'affaire des stars disparues. Et puis, se faire masser et chouchouter loin de tous ces schtarbés pendant une semaine, n'est-ce pas une idée qu'on peut se faire du paradis ?
Je réponds donc par Audilettre en précisant que je viendrais à partir de mercredi, le temps que je rassemble mes affaires et que je me prépare psychologiquement. J'ai demandé à Faustine si cela la dérangeait que je manque les cours pendant une semaine, et vous voulez que je vous dise ? Elle s'en balance complètement. Elle ne se préoccupe que de son Arnia chérie qui n'a pas réapparu depuis la veille du Bal de la Courgette. Ces ariens, ils sont d'une impolitesse !


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Chapitres 3 & 4

# Online seit Dienstag, 18. August, 2009 um 09:43

Geändert am Dienstag, 18. August, 2009 um 16:04

Ah j'vous l'ai pas dit ? J'ai douze ans et demie.

Dans un élan d'insolence aristocratique je publie un nouvel article sur mon blog, mais c'est juste parce que je suis trop une ouf-malade du cerveau et que je reviens sur Skyblog après des années d'errance sur la planète Facebook (qui, si vous voulez mon avis, nuit gravement à la santé mentale de la population française).

Vous vous en foutez ? Super, c'est pile poil ce que je voulais.

De toute façon, je suis condamnée à glander sur mon PC jusqu'à la fin de mes jours même si je devrais être en train de réviser la démographie française depuis le 16ème siècle (si vous comprenez les phrases mystérieuses telles que "les Britanniques sont présents très géographiquement" ou encore "c'est un premier point qui sont l'ensemble de ces migrations" surtout APPELEZ-moi parce que malheureusement j'ai oublié mon dico de Papouasien).

Inutile de vous dire que la prépa rend complètement névrosé, la preuve je ne reconnais plus mes propres enfants (oui les Normands se reproduisent particulièrement rapidement, merci le cours sur la démographie !)

Pis sinon j'en ai marre :

-d'oublier mon parapluie à divers endroits du globe,

-de manquer de me vautrer à chaque fois que j'aligne un pied devant l'autre,

-qu'on me dise que j'ai 14 ans. Le prochain qui me sort ça je le jure devant Dieu (autrement dit devant moi-même) je lui fais bouffer ma carte d'identité avant de l'empailler et de l'envoyer au Musée des Antiquités dans lequel j'ai fait tomber tout un stand de prospectus, comme si c'était déjà pas la honte de s'appeler Marie-Lou Dulac et d'avoir l'index du doigt de pied plus long que le pouce.

-de glander sur ce p***** de PC alors que je devrais être en train de réviser des p***** de concours blancs, PC qui je tiens à le dire ne m'AIME pas.

Voilà les nouvelles de la vie de la charmante et enchanteresse Mayou, vie qui n'intéresse personne sauf peut-être des zoologistes néo-zélandais spécialisés dans l'étude du comportement du scolopendre.

"Vous qui aimez les sales gosses braillards qu'on peut trouver chez Carrefour, Auchan et Intermarché, saviez-vous qu'en moyenne ils étaient moins chers chez...Leclerc".


Moralité : faites vos courses sur le Net, juste histoire qu'on vous pirate votre carte de crédit.


(C) MAYOU

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Ah j'vous l'ai pas dit ? J'ai douze ans et demie.

# Online seit Freitag, 11. Dezember, 2009 um 11:47