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A consommer de préférence avant le 22 janvier -1037

Jeudi 21 mai : salon du livre à l'Isle-Adam. C'est en cramant tranquillement sur sa chaise en plastique que May0u s'exaspère de voir que des vieux croûtons (oui je suis désolée Christophe, il n'y a pas que des vieux croûtons aux salons du livre mais il y'en a QUAND MÊME) qui pourraient au moins être son arrière grand-père s'évertuent à la draguer par moult procédés plus triviaux les uns que les autres. Bon allez si tu m'achètes mon livre je te montre les tentacules que j'ai sur le visage, papy. Nan mais sérieuuux quoi. Je me demande bien ce qui pourrait empêcher que ce genre d'énergumènes m'accoste. Peut-être en me laissant pousser les poils de dessous de bras, ou en disant que je m'appelle Eustache, qui sait.

Sinon, les L c'est trop des peace and l<3ve qui se sentent trop proches de la nature. Genre "Ouais moi j'me vois trop faire cours de philo dans l'herbe, on ferait une grande ronde et on chanterait tous Bob Marley". Oui bien sûr, et tu veux pas non plus que j'aille te chercher Laura Ingalls et ses boudiou de robes à fleurs ???

J'ai remarqué qu'on pouvait dater une série rien qu'en regardant le modèle de portables des personnages (oui Mayou a plein de réflexions métaphysiques sur la vie, c'est fou. Elle se demande aussi pourquoi personne n'a encore assassiné Kenza Farah mais bon, il s'agit d'une autre histoire).

En parlant de portables, j'ai remarqué que celui qui atteint le stade de plus haute inutilité reste l'I-Phone et toutes ses applications d'maaaarde genre : vous voulez savoir quand vous allez avoir la diarrhée ? Il y a une application pour ça. Et en-dessous t'as une pitite étoile qui dit :*Etapes supprimées. La durée des téléchargements et de la connexion peut varier.
Oui bah t'as le temps de iech dans ton froc quoi.






Et vous savez aussi ce qui est grave de l'arnaque ? C'est toutes les conneries qu'on vous raconte sur les produits laitiers. On vous dit que ça vient droit de Normandie n'est-ce pas ? DETROMPEZ-VOUS, c'est faux, faux et archi-faux ! Eh oui. Parce que de mémoire de normande, je n'ai jamais vu une seule usine de camembert en Normandie. Oui, tout votre monde s'écroule, je sais. C'a été dur aussi pour Madame Loïc et son fromage plein de grumeaux. Enfin bref.

Récemment j'ai rêvé que je parlais à Bob Marley. Et il me disait qu'en vrai il s'appelait même pas Bob Marley.

"Dans mon monde à moi il n'y aura que des divagations". Alice Au Pays des Merveilles.




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Bienvenue à Ding0p0lis - Chapitre 2 (ICI : Chapitre 1)

Cinéma et short à franges



Je suis réveillée par une sensation désagréable. Un picotement au niveau du nez. Je manque d'éternuer. Gênée au plus haut point par ce truc chatouillant, j'ouvre doucement mes yeux gonflés par le sommeil. La chose que j'ai au-dessus de moi fait naître dans ma gorge un cri à glacer le sang. Deux énormes globes oculaires postés devant mon visage me scrutent sans pudeur. Je hurle derechef quand je m'aperçois que lesdits globes appartiennent à Faustine. Ce qui me gratte, c'est un de ses multiples et longs poils qui envahissent son menton de quinquagénaire. En plus d'être terrorisée, j'atteins le summum de l'éc½urement.
-Ahhhhh, mais Faustine, qu'est-ce que tu fais ? Nan mais ça va pas ? C'est encore une coutume d'ici de réveiller les gens en leur faisant peur ? Ne me refais plus jamais ça.
Ma tante recule avec une lenteur pachydermique, mais continue de me fixer de ses yeux gris et ternes comme les murs d'une prison. Elle lève les mains en signe de reddition.
-Désolée, choupinette, annonce-t-elle d'une voix enrouée. Je ne voulais pas t'effrayer. Je viens juste pour te dire qu'il faut que tu te lèves tôt, c'est aujourd'hui qu'on va acheter tes fournitures scolaires. Bon, je vais te préparer ton petit-déjeuner. La même chose que d'habitude, je présume ?
Je fais « oui » de la tête. Je m'étire comme un chat tout en jetant un coup d'½il par la fenêtre. Elle donne sur une petite rue pavée et étroite, telle qu'on pourrait en voir dans les villes médiévales, bordée de magasins de moquette et de maisons biscornues. Le soleil inonde ma chambre par rais discontinus à travers les rideaux crème. Les branches du chêne qui s'épanouit dans le jardin cognent par intermittence contre la fenêtre de ma chambre, balancées par une légère brise. On pourrait presque croire que je vis dans un endroit normal. DÉTROMPEZ-VOUS.
Je m'habille d'un tee-shirt, d'un jean et d'une paire de vieux tennis, tout en me fixant un objectif pour la journée : aujourd'hui, je vais m'acheter des lunettes de soleil pour cacher mes yeux à tout jamais.
Je descends à la cuisine. Arnia n'est pas là ; comme toujours. Elle est encore à un de ses congrès de rouge à lèvres où elle espère se faire remarquer par une agence de mannequins ou je ne sais quoi encore. Faustine m'a préparé ce que je préfère le plus au monde : un sandwich semoule au ketchup et un verre de concentré de kiwi. Je m'attable tranquillement, éblouie par la lumière éclatante qui pénètre dans l'immaculée cuisine, pendant que Faustine lit le journal de ses petits yeux inexpressifs. Je croque un morceau de mon sandwich, le savoure en fermant les yeux puis bois une lampée de mon jus, que je sens descendre dans ma gorge, fluide à la fois doux et acidulé. Je recroque un morceau. Rebois une gorgée. C'est comme ça que je fais si je veux que mon petit-déjeuner soit parfait (cela me prend du temps, je dois dire. Cela explique entre autres pourquoi je suis souvent en retard). C'est la seule chose que j'ai exigée de ma tante lorsque j'ai débarqué à Ariopolis. Elle a été très compréhensive, contrairement à d'autres membres de sa famille, comme sa s½ur, à titre d'exemple.

*


Aujourd'hui, il ne s'est rien passé d'extraordinaire, si ce n'est que j'ai fait l'acquisition de mes affaires d'école, et que j'ai croisé tout un tas de gens farfelus (dont un drag-queen en sombrero et une jeune femme en tutu vert pomme). Les fournitures se composent d'une dizaine de tablettes en bois, d'un pyrographe et de papier de verre. Après on s'étonne que la déforestation est un des principaux fléaux qui sévissent dans le monde. J'ai aussi fait l'achat de ma fameuse paire de lunettes. Elles sont noires, aux branches épaisses et dont les énormes verres sont en formes d'ailes de papillon. Ainsi, je peux observer ce qui se passe autour de moi sans que personne ne puisse savoir ce que je regarde. Ça me plaît bien, cette idée. Ça me plaît tellement bien que depuis que je les ai achetées je ne les ai pas quittées. Arnia a la certitude maintenant que je garde ces lunettes pour conserver mon anonymat car je serais une star du grand écran mais je le cacherais au restant de ma famille. Les gens stupides peuvent avoir beaucoup d'imagination, parfois.
Le restant de la semaine s'est déroulé sans évènement notable. Je n'ai pas eu d'autres nouvelles d'Alban et de sa dangereuse érudite américaine, mais je ne m'en inquiète pas, après tout, il a bien le droit de s'amuser sans se préoccuper de sa petite amie transie d'amour qui l'attend au fin fond d'une ville de dégénérés. Néanmoins, j'ai reçu deux autres e-mails de Juliette, le premier pour me dire que son père avait fracassé son tambourin sur la tête de Johnny qui était venu chanter Pour Que Tu M'Aimes Encore de Céline Dion sous la fenêtre de sa fille, le second pour me souhaiter bonne chance pour la rentrée. Eh oui, c'est demain la reprise des cours. Je suis un peu anxieuse, à vrai dire. Je suis obsédée par ce que les gens vont penser de moi. Bien entendu, j'avais oublié que j'habitais à présent à Ariopolis, la cité où le mot normal n'a aucun sens.

*


J'enfile avec difficulté le pantalon que je dois porter aujourd'hui. Je manque de me casser la figure, me rattrape à ma lampe de chevet –une atrocité en faïence autour de laquelle s'enroulent des dauphins- qui va achever sa vie sur le sol de ma chambre dans un fracas épouvantable. Je suis en retard. Terriblement en retard. Je choisis un haut au hasard, à savoir un maillot blanc tout simple à manches longues, attrape mon sac plein à craquer de tablettes en bois et descends l'escalier quatre à quatre. Ma tante, le dos tourné, s'affaire sereinement dans la cuisine. Elle se tourne et me sourit gentiment.
-Coucou, Jenna ! Tu veux petit-déjeuner ? Je t'ai préparé ton sandwich à la semoule comme tu l'aimes...
-Pas maintenant, Faustine ! je hurle à travers la maison tout en rassemblant mes cheveux en queue de cheval. Je suis en retard ! À ce soir !
Mes lunettes sur le bout du nez, je sors en trombe de la maison. Bien qu'on ne soit encore que le matin, le soleil tape déjà fort, en ce matin du premier septembre. Pas un nuage à l'horizon. Je me mets à courir en direction du lycée, à quelques rues de là.
Je ne suis jamais sortie de la rue de ma tante depuis que je suis là, pour dire vrai. Je connais juste l'emplacement de l'école par ses indications. Je sais qu'elle se trouve dans l'Avenue Mayor I. Ce qui est étrange, c'est que je ne me rappelle même pas être entrée à Ariopolis. Je crois bien que je me suis endormie durant le trajet. Bref.
Je sors d'une venelle qui conduit normalement à la rue de mon lycée. Je demeure figée sur place. Ma mâchoire se décroche probablement. Il y a une possibilité pour que mes yeux sortent de leurs orbites. Tout ça pour dire que ce que je vois en ce moment, je ne m'y attendais pas du tout.
Au lieu de voir une avenue normale, avec des voitures normales, et éventuellement des feux de croisement normaux, je me trouve devant l'anormalité la plus complète. Je suis estomaquée. Devant moi s'étire sur des centaines et des centaines de mètres un ruban d'herbe, sur lequel circule une pléiade de... trottinettes. Je ne blague pas. Les hommes d'affaires, les écoliers, se déplacent tous sur des trottinettes électriques. Une très forte odeur de friture mêlée de relents de type animal m'irrite les narines. Tout ce beau monde progresse parmi un capharnaüm total, en d'autres termes parmi des charrettes conduites par toutes sortes d'animaux (à savoir des chevaux, des b½ufs et même des cerfs), des monocycles et des traîneaux. Sans compter que ça hurle de tous les côtés, dans cette pagaille. On ne s'entend même plus penser. La rue est bordée de bâtiments en forme de fruits et légumes. Là, une fraise géante qui semble être un supermarché, ici un artichaut qui pourrait être un restaurant. Le tout est agrémenté par-ci par-là de petits arbres portant en leur sein des fruits orange. Le boulevard herbeux se termine par une grande place en mosaïque où sont construits trois bâtiments : un grand édifice dont la porte est barrée de symboles mystérieux à l'architecture très complexe, composé de tourelles en pierre, d'encorbellements et de colombages ; un gigantesque building en acier bleu et or qui se prolonge en une flèche en forme d'as de pique, avec une entrée qui est surmontée d'un panneau lumineux « PALAZZO » et dans lequel je remarque beaucoup d'allées et venues ; et enfin, une vieille bâtisse en briques rouges que je pourrais reconnaître entre mille : le lycée. Quel endroit ! À la fois merveilleux et angoissant ; j'ai l'impression d'avoir été propulsée dans un roman de Lewis Caroll. J'ai perdu définitivement tous mes repères. Comment vais-je pouvoir survivre dans cette cité hors du commun ? Ceci dit, tout cela peut avoir un goût d'aventure. C'est très excitant, d'une certaine manière.
Je voudrais avoir des yeux supplémentaires pour pouvoir m'imprégner de l'étrangeté des lieux, observer ces gens qui ne paraissent pas étonnés le moins du monde. Je reste figée sur le trottoir un long moment, en tout cas jusqu'au moment où je me fais brutalement bousculer. Je tombe à la renverse. Je me relève malaisément sous le regard amusé de commères pendues à leur fenêtre. Je m'apprête à flanquer une baffe à mon agresseur puis me ravise au dernier moment. Grossière erreur.
-Tu pourrais faire 'tention, espèce de grosse pasmoule !
Je hausse les sourcils derrière mes lunettes noires, interdite.
-C'est moi que tu traites de pasmoule ? je rétorque avec un air de chien de garde.
Bien que je ne connaisse pas la signification du mot « pasmoule », j'ai bien saisi que c'est une insulte. Mon agresseur me toise en plissant les yeux d'un air de défi.
C'est une fille qui doit avoir à peu près mon âge. Elle est grande et mince. Des mèches de ses cheveux mauves tombent dans ses grands yeux bleus. Je les trouve ridicules, ces yeux. Ils sont tellement grands qu'ils donnent à cette fille l'impression d'être continuellement surprise. Elle a un front droit et proéminent, un petit nez retroussé et un visage oblong. Sa tenue est on ne peut plus bizarre : elle porte un débardeur noir placardé de... sceptres ? complété d'un minishort jaune vif qui se prolonge en franges multicolores jusqu'à ses pieds habillés de rollers noirs sur lesquels on peut lire : « La philosophie ukulélé » imprimé en jaune canari. Elle me fait penser à une de ces héroïnes de manga. Je suis intriguée tout d'abord par le sens de cette phrase qui, je dois dire, m'échappe totalement. Et puis, pourquoi cherche-t-elle à se faire remarquer à un tel point qu'elle se teint les cheveux en violet et qu'elle s'habille d'une façon aussi... originale ? Voilà une question que je voudrais bien éclaircir, histoire que j'en prenne de la graine.
-Oui, c'est toi que je traite de pasmoule, reprend l'adolescente avec un sourire sarcastique. Tu devrais savoir que tu te trouves dans l'allée où circulent les roller-men.
Je jette un coup d'½il circulaire autour de moi. En effet, j'étais tellement en béatitude devant le spectacle de l'avenue Mayor I que je ne me suis pas aperçue que des gens en patins à roulettes m'esquivaient depuis tout à l'heure. Je me sens tout à coup super nulle et je pique un fard. La fille mauve me prend par le bras. Elle a de longs doigts fins, tels des doigts de pianiste ou d'écrivain.
-Allez, c'est pas grave, dit-elle d'un ton où je perçois un soupçon de moquerie. Tu vas au lycée Mayor I ?
Je fais un signe de tête affirmatif.
-Swiz, on va pouvoir faire la route ensemble. Au fait, je m'appelle Kamice. Et toi ?
Sur ces paroles, elle commence à rouler, tout en m'agrippant toujours le bras. Je la suis tant bien que mal.
-Euh, Jenna..., je réponds. Tu as toujours vécu ici ?
Sans me regarder, elle continue de rouler. Je dois me mettre à courir. On zigzague entre les autres roller-men, lesquels me considèrent d'un air un peu dérouté.
-Oui ! Pourquoi, pas toi ?!
Je lui explique alors ma situation. Elle éclate d'un rire de chèvre qui fait se retourner plusieurs passants. Elle prend de la vitesse. Une vraie fusée à rollers.
-C'est clair que tu dois être dépaysée, ici. Tu ne trouveras jamais une ville telle que celle-ci. Elle est unique en son genre.
Tu parles, Charles. En parlant de dépaysement, je ne sais même pas où se trouve Ariopolis. Sans être une as de géographie, je dirais que c'est quelque part vers la frontière franco-italienne, étant donné que nous sommes entourées par les Alpes et la garrigue. Je m'enquiers de cette information auprès de Kamice. Elle rigole à nouveau. J'ai vraiment l'impression de passer pour une idiote, mais je reste digne tout en soufflant comme un b½uf à cause de ma course forcée. Mon sac est balloté sur mon dos comme un fétu de paille.
-Qu'est-ce que ça peut faire de savoir où ça se trouve ! s'exclame-t-elle d'une voix tonitruante. L'important, c'est de savoir où TOI tu es.
Sur ces entrefaites, on atteint la grande place. Je suis à bout de souffle, j'ai l'impression que je vais vomir mes poumons. Elle avise la grande bâtisse nantie de signes étranges.
-Tu vois, ça, c'est notre Mostzalam, dit-elle d'un ton solennel. C'est le lieu de culte de toutes les religions ariennes. Juifs, chrétiens, musulmans, on ne fait pas de chichi. Tout le monde se retrouve ici pour prier, dans la tolérance et le respect. Tu n'as pas ça chez toi, je suppose ?
J'avoue que je trouve cette invention plutôt intelligente. Il y aurait donc un véritable cerveau à la tête de cette métropole ? Quelqu'un qui prônerait la tolérance, le respect de l'environnement, l'originalité ? J'apprends par la suite que le building appelé Palazzo est en fait la mairie, dont le Mayor Helmut Sadelbreck est le maire. J'apprends aussi qu'Ariopolis est une cité-État indépendante, qui survit économiquement grâce à la vente de ses films aux industries étrangères, mais également avec l'exportation de tous les fruits et légumes qui poussent dans les vergers en périphérie. C'est cool. Je commence à voir cet endroit d'un ½il neuf.
Le lycée, vu de l'extérieur, ressemble à n'importe quel autre établissement scolaire ordinaire. Toutefois, l'intérieur a plutôt l'air d'une grande galerie d'art : divers tableaux sont accrochés aux murs du hall, représentant des éléphants braquant une banque ou des bananes en bikini. Des vitrines contenant des objets poussiéreux encombrent les couloirs. Deux aigles en métal, ailes déployées, flanquent la double porte de l'entrée comme deux gardiens de l'enfer. Ils me font peur, avec leurs yeux rougeoyants qui semblent suivre chacun de nos mouvements. Kamice m'a dit que le principal souhaitait que ses élèves aient accès à un minimum de culture, voilà pourquoi son lycée avait accueilli de nombreuses ½uvres d'art. Terroriser les étudiants avec des volatiles en acier n'est pas tellement l'idée que je me fais de la culture, mais c'est une question de point de vue, évidemment.

*


Le soir, quand je rentre, je suis vannée. Je n'aurais jamais cru qu'aller dans un lycée d'une autre ville, d'un autre monde, serait aussi épuisant. Kamice est sympa. Au moins, elle n'est pas monoculaire et je n'ai repéré aucune trace de furoncle sur son visage. Elle est dans la même classe que moi, bien qu'on n'ait que deux cours en commun ; la Zoo-Frutologie, qui pourrait se traduire par un cours d'écologie ; et la Métrie, qui consiste à mesurer tout un tas de choses, de la circonférence d'un grain de sable à celle de Pluton. Ensuite, j'ai trois autres cours : l'Arioespace-Temps, dit l'AET (la géographie et l'histoire d'Ariopolis) ; la Nanolangue, qui a pour but de repérer les ressemblances entre les mots et de saisir leur sens ultime (par exemple, comprendre pourquoi le mot « lorsque » est composé à la fois de « lors » et de « que ». J'avoue que je n'ai pas saisi toutes les subtilités de ce cours) ; et enfin, le cours de Cinéma Éducatif Et Ludique, le CCEEL. Je comprends maintenant pourquoi Arnia fait une fixette sur le septième art.
Effectivement, Ariopolis semble avoir trois centres d'intérêt : le chou, le courgettes-ball et le cinéma. Résultat : on étudie des films qui parlent d'humains mutant en choux lors de la Grande Vasque du courgettes-ball. Osé, non ? On prend des notes sur nos tablettes en bois avec nos pyrograveurs (je me suis brûlée trois fois) sur des sujets loufoques tels que le pourcentage de sel dans les larmes de Fidii Hollow dans Le Bonheur Est Dans La Prairie Des Lapins Bleus.
Cependant, je dois reconnaître que c'est plus marrant que de passer une heure et demie à étudier les méthodes d'agriculture en Inde, même si je sais que quand je rentrerai chez moi (à supposer que j'y rentre un jour !) je serai certainement obligée de redoubler, étant donné les divergences ariennes avec les programmes scolaires traditionnels.
Je suis exténuée mais pourtant il faut que je raconte tout ce que j'ai vécu à Juliette.

« De : Ton grain de semoule
Sujet : Ah, là, là...
Ah, là, là, si tu savais, ma Juju ! Ma ville de schtarbés est plutôt cool, en fait. Ils roulent tous en trottinette et ils ont une passion invétérée pour le chou et le cinéma, mais je te promets qu'ils sont sympas. En ce moment, ils font tout un foin pour ce qu'ils appellent la Grande Vasque du courgettes-ball. Je te donnerai plus d'infos un peu plus tard.
J'ai fait la connaissance d'une fille, Kamice, qui vit là-bas depuis toujours. Je suis sûre que tu l'aimerais bien : elle déteste la pétanque, comme toi, et elle adore les nouilles chinoises, comme toi (elle n'en a jamais mangées mais elle est sûre qu'elle adorerait). Sinon, le lycée est carrément dément : on écrit sur des tablettes en bois et on a des cours de cinéma et d'écologie ! En plus, tous les gens sont excentriques. Genre, y'a une fille de ma classe qui a décidé de se raser le sommet du crâne pour se faire tatouer une chauve-souris. Donc ça veut dire que moi, à côté, avec mes yeux difformes, c'est du gâteau ! Et puis, dans ma classe, il y a un garçon, super mignon...
»

Après quelques secondes de réflexion, j'efface la dernière phrase. Il est vrai que Vittorio Tinelli, dit Vitto, ne me laisse pas indifférente. Je ne sais pas ce qui m'attire chez lui. Il est petit, malingre, brun, à la peau très mate, avec des yeux noisette enfoncés dans leurs orbites. Il a l'air timide mais je suis certaine qu'il est gentil. De toute façon, je n'espère que de l'amitié avec lui. N'oublions pas que je sors avec Alban, le mec le plus sexy de l'univers. C'est donc pour cette raison que je ne souhaite pas en parler à Juliette. Pour le moment.
Je complète mon mail par la pièce jointe que voici :

« Ariopolis : ville de 213 845 habitants. Langue parlée : français, avec en prime le patois arien. Intérêts culturels : l'église multi-religions, dite Mostzalam ; toute l'industrie cinématographique ; la grande trottiroute. Lois principales : Il est interdit de circuler en ville avec un véhicule motorisé à l'essence ou au diesel. Seule l'huile végétale est autorisée. Il est interdit de capturer les cerfs en forêt ; c'est une espèce spécialement créée pour la traction de véhicules tels que les charrettes et éventuellement les traîneaux.
Swiz = cool
Pasmoule = gourde, cruche, débile...
Mayor = maire
Hamzali = maison
Palazzo = mairie
Ça te fait un peu de vocabulaire au cas où tu débarquerais à Ariopolis !
»

Hop, j'appuie sur la touche Entrée pour expédier mon courrier. Je suis complètement naze. Je crois que je vais aller m'allonger sur mon lit. Tiens, Faustine y a laissé le journal. À la une, on peut lire en gros titres : « LES STARS SE FONT LA MALLE ». Cela suffit à attiser ma curiosité. J'ouvre le journal à la première page :

« Quelle est la malédiction qui plane sur Ariopolis ?

En effet, d'après nos sources les plus sérieuses, il semblerait que l'actrice Fidii Hollow ne soit pas présente cette année à l'ouverture de la Grande Vasque du courgettes-ball à l'occasion du Bal de la Courgette organisé au Manoir Glauque le 7 septembre prochain. Ce bal a pour but de rassembler les différentes équipes qui se disputeront sur le terrain ainsi que les personnalités importantes d'Ariopolis. Mademoiselle Hollow était l'ambassadrice de ce bal depuis trois ans déjà et c'est dans l'incompréhension la plus totale que nous vivons son départ pour « un peu de repos et de sérénité » à la Maison Joli-C½ur située dans le quartier des Choux-en-Pot. D'après ses dires, la vedette aurait eu une année éprouvante et elle ne serait donc pas en état de présider le bal. Voilà pourquoi elle se retire à l'abri des regards indiscrets dans cette maison de repos de renommée internationale. On peut cependant remarquer que le sportif Pipol Zerzum a choisi cette même maison de repos pour ses vacances improvisées. Existerait-il un lien entre Zerzum et Hollow ? Nul ne le sait. Notre meilleur journaliste, Snake Zéro, mène l'enquête.
Les remplaçants de mademoiselle Hollow et de son fiancé Safir Millman, sont, comme la presse s'y attendait, monsieur et madame Sagbar (photo p.3) qui sont très heureux d'assister aux festivités. « Nous sommes ravis que le Mayor Sadelbreck nous accorde sa totale confiance, commente Carienne Sagbar, épouse de Perry Sagbar. Nous ne le décevrons pas, c'est certain ». Nous espérons de tout c½ur que madame Sagbar dit vrai. On n'avait plus beaucoup entendu parler des Sagbar après la faillite d'Eponyme, leur maison de disques, mais voilà que la Grande Vasque du courgettes-ball pourrait redonner un coup de fouet à leur popularité. Suite page 7...
»

Je regarde ensuite page trois. On y a imprimé une photo en noir et blanc du couple Sagbar. Ces gens sont importants, cela se sait dès le premier coup d'½il. Carienne Sagbar est grande, plantureuse, avec une chevelure proéminente. Elle porte une longue robe toute simple. Son cou est serti d'une magnifique parure de diamants. Elle sourit d'un air guilleret et plein d'assurance. Je crois qu'Arnia aimerait être ce genre de personne. Perry Sagbar, lui, est aux antipodes de sa femme. Petit, chétif, il arbore un visage sec aux traits sévères. Ses cheveux couleur corbeau sont plaqués sur sa tête. Ses petits yeux perçants paraissent vouloir passer le photographe aux rayons X. Il ne doit pas rigoler tous les jours, ce bonhomme-là. Je ne sais pas pourquoi, mais son visage a quelque chose de familier. Mouais.
Je referme le quotidien, le range dans un des tiroirs de mon bureau et passe à autre chose.




(C) MAYOU

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# Posté le jeudi 28 mai 2009 13:07

Modifié le lundi 01 juin 2009 15:32

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